#2. C’est reparti comme en quarante.

Comment ne pas penser à Vichy ? L’autorité, le travail, la morale et l’identité nationale. Tellement classique, ce bon vieux réflexe des réactionnaires : expliquer les difficultés économiques et sociales par la perte des fameuses “valeurs” qui unissaient dans une harmonie sans faille les différents éléments du peuple, dans un ordre où chacun avait la place qu’il méritait.

Pour Pétain en 1940, Blum et le Front Populaire étaient les auteurs du coup de poignard: la réduction du temps de travail de 1936 et les augmentations de salaire de Grenelle avaient transformé la France en un tas de feignasses droguées aux congés payés, alors que l’Allemagne nazie osait le changement. Le “nécesaire” changement. Un vaste complot judéo-maçonnique avait en plus, selon Pétain, imposé via la presse et les arts des valeurs contraires à l’esprit “français”, qui aime naturellement la terre, l’effort, la modestie, l’ordre et la conscience d’être à sa place. On avait perdu le sens du travail et de la hiérarchie. Voila pour expliquer la défaite militaire.

Pour Sarko en 2007, le coupable, c’est mai 68. La France ne crée pas d’emplois (problème économique) parce qu’elle n’aime pas le travail (explication morale) à cause de mai 68 (coupable). J’avoue qu’il aurait pu trouver mieux: d’abord ça date pas mal, et en plus, ce fut un mouvement européen, et pas seulement français. Alors pourquoi les autres pays ont réussi à se relever de l’épouvantable héritage de 68, alors qu’en France, des élèves “sensibles” sont censés tabasser à longueur de temps des professeurs absentéistes, incapables d’enseigner le respect de la police, garante d’une “autorité-point-de-repère” que les familles ne transmettent plus à cause… de mai 68 ?

C’est là qu’intervient le second élément d’explication sarkoziste: la pensée unique de gauche. Nos voisins se sont sortis de l’impasse de mai 68, mais pas nous, parce que chez nous, un petit groupe de salopards gauchistes (le PS, les syndicats, les trotskystes et leurs relais artistico-médiatiques) contrôle la pensée publique et l’information depuis 1981. Et voila pour la théorie du complot chez Sarko.

Or, comme Sarko l’a rappelé dès l’annonce de sa victoire, il veut faire triompher des valeurs: autorité, ordre, travail (le travail est-il une “valeur morale?”), respect, identité nationale. Ces valeurs ne sauraient être de simples gadgets électoraux: elles permettent de culpabiliser les pauvres (et il y en aura de plus en plus), de les exclure de la communauté sociale sur des critères éthiques. Elles donnent également à Sarko une cohérence interne, des banlieues au problème du chômage, dans un pays où on élit le président sur un projet de société complet et englobant.

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Les symétries avec 1940 sont donc claires et assez sérieuses. Elles ne laissent aucun doute sur la nature de cette “rupture” sarkoziste: le nouveau président est un réac pur jus qui fait triompher les structures mentales pré-gaullistes de la droite française. Une mystique culpabilisatrice du péché au service des membres économiquement les plus ringards du patronat français. C’est à 1940, et non à 1968, qu’on risque de revenir.

J’emprunte aux chanteurs des “chapeaux d’roue” ma conclusion: “L’enfer n’est pas un lieu, mais une époque.”

3 Réponses vers “#2. C’est reparti comme en quarante.”


  1. 1 Annie mai 7, 2007 à 2:22

    bravo pour l’article et l’analyse. Dans mon rappel des bienfaits de 68(que j’ai vécu) je n’ai parlé que de la situation des femmes avant, j’ai totalement oublié que toute l’Europe avait été prise de convulsions et aussi le Mexique et les Eu !
    j’avais déjà visité ton blog et l’avait retenu dans mes flux, je le mets en lien sur mon site.

  2. 2 Annie mai 7, 2007 à 2:23

    excuse le premier lien n’existe plus je rafraichis !

  3. 3 Mehdi mai 7, 2007 à 2:42

    Salut annie, et merci de ton soutien
    j’ajoute que le danger de régression est d’autant plus grand que le succès de Sarkozy est solide et profond: il a réussi à mobiliser une grande partie de la société, ou plutôt à donner un contour à cette “majorité silencieuse”, à l’existence douteuse, derrière un projet brutal: il arrive avec un camp structuré et motivé pour une déstructuration du droit du travail. Le rapport de force est donc différent du cas Juppé en 1995: à une partie de la population qui clame sa fierté d’être de droite, on ne peut plus opposer que des syndicats affaiblis par leurs archaïsmes et par l’absence d’un gauche crédible.
    Je suis curieux de voir comment vont évoluer les rapports de force dans l’année qui vient.
    Pour le statut des femmes, on peut imaginer une volonté de progrès dans le discours de Sarko, puisqu’il les utilise pour souligner l’écart de “civilisation” entre la Gaule et le reste du monde. Mais en réalité, je n’attends rien de bon: si on se rappelle des années 80 en Angleterre, on voit que dans la généralisation de la pauvreté et dans le durcissement des conditions de travail, les femmes sont toujours les plus durement touchées.


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