Elle travaille dans un centre d’accueil pour ceux de la rue dans le nord de Paris. Il n’y a là-bas que des cas particuliers, tous des exceptions. De toutes ses anecdotes, parfois drôles souvent complètement tristes, se dégage leur point commun: leur logique d’action ou de réflexion appartient à un autre monde. Certains sont fous, mais pas tous, c’est simplement parce qu’ils vivent dans une réalité particulière, la rue.
Au plus fort des Donquichotte, elle m’expliquait que son ministère de tutelle avait accepté une des revendications du collectif sur le régime d’accueil des centres comme le sien. Naturellement sans consulter les personnels spécialisés qui animent chaque jour ces structures. Elle devait ainsi changer complètement d’organisation et de méthode de travail en quelques jours. Qu’elle se démerde. Borloo avait promis du fric pour contenter l’opinion. Ce n’était pas de fric dont elle avait besoin, mais d’autres centres plus spécialisés vers lesquels réorienter ses abimés de la vie, qui pourraient poursuivre son travail de façon plus adaptée, notamment pour les fous et les toxicomanes pour lesquels elle n’a ni la formation, ni les outils. Mais le ministre préfère leur jeter un chèque (en bois certainement) pour avoir la paix, plutôt que de se fatiguer à comprendre la complexité de ces choses.
Maintenant, c’est la guerre. Les bureaucrates de la Ddass, qui finance le centre à 90%, ont fait une petite visite dans la structure. Ils sont venus en fin de matinée, pour être sûr de ne pas croiser les hébergés. Ils avertissent: dans un mois ils pourront mettre des PV pour certaines infractions. Ils auront un carnet à souche. Ils ont la salle fumeur dans le viseur, c’est interdit maintenant. Le directeur du centre explique: quand les SDF vont fumer dehors ça fait un attroupement et la police s’en mêle. L’inspecteur s’en fout, et rappelle au directeur que l’infraction relevant de sa responsabilité perso, c’est lui qui paierait l’amende.
Rentabilité des clochards. La visite de la Ddass à pour but de les informer d’un nouveau mécanisme de financement: bientôt on financera le centre en fonction de son efficacité. Critère de l’efficacité: le nombre d’hébergés “réinsérés” chaque année, soit, je crois, un emploi + un logement autonome. Dans le centre, on est content quand on peut en “réinsérer” deux ou trois.
C’est le même principe que pour les théâtres subventionnés: désormais, on coupera les vivres quand le théâtre ne remplira pas ses salles. ça suffit de payer des trucs intellectuels qui n’attirent personne. C’est d’ailleurs le même message: l’Etat ne veut plus payer pour les théâtres, ni pour les pauvres. Le coup de la rentabilité, c’est une façon “tendance” de le dire. Vous vous souvenez de la “culture du résultat” du Grand Guide élu en mai dernier ? Cette culture du résultat n’a d’autre but que de priver ce centre d’hébergement des moyens financiers d’accomplir sa mission. Sarkozy veut voir si le social marche mieux avec les jambes coupées.

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